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Comment aider les gens à changer ?

L’entretien motivationnel est un mode de communication conçu pour surmonter la réticence face au changement

Le pharmacien prend son courage à deux mains: « Madame Legal, si vous en êtes d’accord, j’aimerais parler de la vaccination contre le covid avec vous ». « Oh vous savez, on m’a dit que ce n’était pas bon à cause de mes problèmes cardiaques ». Malgré cette entrée en matière difficile, il parviendra à modifier le point de vue de sa cliente. Pour cela, il utilisera une démarche à laquelle il vient de se former: l’entretien motivationnel.

L’entretien motivationnel, plutôt qu’une technique, est un mode de communication entre deux personnes, l’un le « client » qui bénéficie de l’intervention, l’autre l « intervenant » qui anime le dialogue. Il permet de surmonter la réticence du client face à un changement rendu nécessaire par une situation problématique, comme ici la vaccination contre le covid.

UNE BRÈVE HISTOIRE DE LA MÉTHODE

Le précurseur de l’entretien motivationnel est le psychologue américain Carl Rogers (1902-1987). Il est le père de l’approche centrée sur la personne. Elle postule que le client possède les ressources pour se sortir de ses problèmes. Il sait ce qui est le mieux pour lui et comment il doit conduire sa vie. De fait, l’intervenant n’est ni un expert, ni un conseiller, mais un accompagnant. Il aide le client à élaborer, à explorer et à réfléchir. Il ne porte pas de jugement, ni négatif, ni positif, sur les orientations que va prendre le client.

William Miller (né en 1947), dans la lignée de Rogers, est l’inventeur de l’entretien motivationnel. Dans sa pratique de médecin addictologue, il a constaté que les intervenants les plus empathiques étaient ceux dont les patients diminuaient le plus leur consommation d’alcool. Il remarqua que les problèmes auxquels font fassent les patients sont liés à des choix où il y a toujours une alternative: changer ou maintenir le statu quo. Face à ce choix, ils sont ambivalents.

Il a montré que la probabilité qu’un client change était corrélée à la fréquence, dans son discours, d’expressions manifestant le changement, comme par exemple « j’ai l’intention de », « je souhaiterais ». Il a donc complété l’approche non-directive de Rogers en édictant quelques principes destinés à augmenter l’apparition des mots du changement chez les clients.

PRINCIPES DE L’ENTRETIEN MOTIVATIONNEL

Pour Miller, deux facteurs principaux motivent un client à changer. D’une part, la valeur qu’il attache à ce changement, son importance. Et d’autre part, la confiance qu’il a en sa capacité d’accomplir ce changement. En cela, Miller s’est appuyé sur les travaux d’Albert Bandura démontrant que la confiance prédisait la mise en acte réussie d’une modification du comportement.

Afin d’évoquer l’importance du changement et de susciter la confiance chez le client, l’intervenant doit développer des capacités d’empathie. Elles lui permettront d’entrer en résonance avec le client sans être submergé par l’émotion. L’écoute non directive est l’instrument clé pour manifester cette empathie.

Client et intervenants sont des partenaires: le client apporte l’expertise de lui-même, tandis que l’intervenant apporte une expertise de la problématique du client.

L’intervenant ne fournit pas de jugement, ni de conseils, mais des informations destinées à éclairer la décision du patient.

DES OUTILS POUR SUSCITER LE DISCOURS-CHANGEMENT

Au fil du temps, Miller et ses émules ont codifié de nombreux instruments pour faciliter la communication entre le client et l’intervenant. Les plus utilisés sont rassemblés dans l’acronyme OuVERD:

  • Poser des questions Ouvertes. A la différence des questions fermées auxquelles on répond par oui ou par non, elles permettent au client de développer sa réponse. Par exemple “Comment pourriez-vous vous y prendre pour y arriver ?”,  ou bien “Et maintenant, que pensez-vous faire ?”
  • Valoriser les forces, les valeurs et les efforts du client. La valorisation augmente la confiance en soi du client. Il ne s’agit pas de le féliciter, mais de relever, dans son récit, des éléments objectifs qui montrent ses valeurs, de lui rappeler ses réussites et ses points forts
  • Ecouter en reflet pour vérifier qu’il a bien compris le client. Les reflets peuvent être simples, en répétant ce qui vient d’être dit, double, en reflétant deux assertions qui semblent se contredire, exagéré, en amplifiant volontairement le reflet ou hypothétique, en émettant une supposition qui complète la parole de la personne. Ces reflets ont pour but de permettre à la conversation de se développer et d’explorer toutes les facettes de l’ambivalence, en suscitant un discours-changement
  • Résumer de temps en temps, pour rappeler le discours-changement exprimé par le client
  • Donner de l’information en demandant la permission au client et à condition que cela corresponde à un besoin.
 DES APPLICATIONS DANS DE NOMBREUX DOMAINES

A l’origine, l’addictologie fut le premier domaine d’intervention de l’entretien motivationnel. Depuis lors, de nombreux champs l’utilise, en particulier:

  • Médical, dans le cadre de l’éducation thérapeutique, du traitement des maladies chroniques et de la diététique
  • Social, notamment dans un contexte de prévention (réduction des violences conjugales ou du risque sexuel)
  • Éducation, pour l’accompagnement des élèves en difficulté ou le mentorat dans la formation
  • Judiciaire, pour accompagner la réinsertion après un parcours carcéral
  • Insertion professionnelle, pour l’accompagnement des chômeurs

Cette méthode est particulièrement efficace avec de jeunes clients. Elle se pratique également en groupe. Elle continue à être évaluée et améliorée au travers de nombreux essais cliniques.

POUR ALLER PLUS LOIN

L’entretien motivationnel est une démarche qui allie humanisme et efficacité. L’association francophone de développement de l’entretien motivationnel (AFDEM) organise régulièrement des formations à sa pratique, depuis le niveau le plus basique jusqu’à la supervision (lien). Alors qu’attendez-vous pour vous inscrire?

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Le mentorat ou la machine à motivation

Le mentorat est l’objet d’une attention spécifique au sein de nos deux clubs

Les membres de Toastmasters ont toujours eu l’habitude de se soutenir et de s’encourager mutuellement par le biais du mentorat. Ce dernier constitue une expérience bénéfique pour le mentoré comme pour le mentor. Fidèles à cet esprit, nos deux clubs Toastmasters ont lancé récemment un programme de renforcement du mentorat.

Dans cet article, nous allons parler de la place du mentorat dans l’apprentissage Toastmasters. Nous évoquerons une nouvelle approche de mentorat, l’entretien motivationnel. Enfin nous donnerons quelques clés pour l’utiliser concrètement.

A quoi sert le mentorat ?

Chez Toastmasters, un membre progresse en fonction de son assiduité aux réunions. Il doit aussi préparer des discours. Cela demande certes du temps, mais surtout de la MOTIVATION.

Après leur adhésion, les nouveaux membres sont en général très motivés. Ils évoquent souvent leurs désirs de progresser (par ex. « je souhaiterais être plus à l’aise en réunion ») ou leurs besoins (par ex. « on vient de me promouvoir. On m’a dit que je dois m’améliorer en communication »). Ils ont aussi de bonnes raisons de participer (par ex.  « grâce à Toastmasters, j’aurai davantage confiance en moi »). La dynamique de groupe joue à plein par effet de contagion (« s’il y arrive, pourquoi pas moi? »). Ou par imitation des autres membres (« tiens c’est un truc que je pourrais essayer moi aussi »). Le rôle du mentor est de l’aider à passer immédiatement à l’action. Pour cela, il donne au mentoré l’information dont il a besoin pour éviter les frustrations de départ.

Cependant, il arrive parfois, qu’après les premières réunions, le nouvel adhérent éprouve des sentiments plus mélangés. Ainsi, le mentor entend des phrases comme « Je veux participer quand ça me chante ». Ou bien « Je n’arrive pas à éviter les hésitations ». Ou encore « Je dois maintenant concentrer mon énergie à d’autres projets que Toastmasters ».

S’il commence à manquer des réunions, le membre a l’impression que d’autres, arrivés après lui, sont meilleurs. Il devient ambivalent. Le rôle du mentor est alors d’accompagner le mentoré à surmonter cette ambivalence.

surmonter ses doutes

Dans un club Toastmasters, les mentors ont acquis une telle expérience, en participant à des réunions ou à des concours, qu’ils croient bien faire en partageant cette expérience avec leurs mentorés. Chemin faisant, ils emploient souvent un langage directif (« vous devez », « il faut », « vous vous êtes engagé ») et donnent de l’information non sollicitée dont regorge la communauté Toastmasters. Cela s’appelle le réflexe de l’expert.

C’est souvent CONTREPRODUCTIF. En effet, donner des conseils, qui plus est non sollicités, élargit le décalage entre la perception de l’expert/mentor et celle du mentoré. Il pousse ce dernier à adopter, à contre-cœur, un comportement auquel il n’est pas encore prêt. Car, spontanément, un individu se fait confiance, y compris dans ses propres doutes. Lui donner des injonctions restreint sa liberté et diminue la confiance qu’il s’accorde à lui-même. En psychologie, ce phénomène est connu sous le nom de réactance.

L’entretien motivationnel POUR y arriver

L’entretien motivationnel a justement été conçu pour aider une personne à explorer et résoudre son ambivalence sans déclencher de réactance. Il s’agit d’une conversation collaborative permettant à la personne d’exprimer ses motivations et de renforcer ses capacités de changement. De nombreux domaines utilisent cette approche, dans la santé (traitement des addictions, auto-gestion des maladies chroniques), la justice (comme précurseur à des traitements de comportements violents) et le travail social (insertion professionnelle, orientation des adolescents). Elle est parfaitement adaptée pour le mentorat.

Le principe cardinal de l’entretien motivationnel est de développer une relation empathique, centrée sur la personne pour lui permettre d’explorer et de résoudre son ambivalence. Pour cela, la conversation évolue en plusieurs étapes vers cette résolution :

  • Tout d’abord, établir une relation de confiance
  • Ensuite, se concentrer sur un objectif accepté voire même suggéré par le mentoré
  • Puis, évoquer l’ambivalence du mentoré par rapport à cet objectif pour l’approfondir et faire émerger le langage de changement
  • Enfin, le responsabiliser pour passer à l’action
L’entretien en pratique

Au cours d’un entretien motivationnel, le mentor est amené à utiliser 5 outils conversationnels très simples. Ils correspondent chacun à une lettre de l’acronyme OuVERD :

  • Poser des questions Ouvertes. A la différence des questions fermées auxquelles on répond par oui ou par non, elles permettent au mentoré de développer sa réponse. Par exemple “Pour quelles raisons voulez-vous vous améliorer en communication ?”, “Comment pourriez-vous vous y prendre pour y arriver ?”, “ ou bien “Et maintenant que pensez-vous faire ?”
  • Valoriser les forces, les valeurs et les efforts du mentoré. Cette technique est familière au Toastmaster car il l’utilise fréquemment pour ses évaluations. Elle augmente la confiance en soi du mentoré.
  • Ecouter en reflet pour vérifier qu’il a bien compris le mentoré. Cette technique est au cœur de l’empathie. Elle consiste à répéter ce que vient de dire le mentoré. Les reflets peuvent être simples, en paraphrasant ce qui vient d’être dit, double, en reflétant deux assertions qui semblent se contredire, exagéré, en amplifiant volontairement le reflet ou hypothétique, en émettant une supposition qui complète la parole de la personne. Ces reflets ont pour but de permettre à la conversation de se développer et d’explorer toutes les facettes de l’ambivalence, en suscitant un discours-changement
  • Résumer de temps en temps, pour rappeler le discours-changement exprimé par le mentoré
  • Donner de l’information en demandant la permission au mentoré et à condition que cela corresponde à un besoin. Cela a pour but de ne pas déclencher le réflexe de l’expert
Pour aller plus loin

Un mentor efficace donne les bonnes informations au bon moment et aide le mentoré à surmonter ses doutes. En cela, l’entretien motivationnel améliore la relation mentoré-mentor, la rendant moins directive et favorisant l’autonomie.

Venez donc nous rendre visite lors d’une prochaine réunion pour constater les bénéfices du nouveau programme de mentorat de nos deux clubs Toastmasters.

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La dramaturgie appliquée à l’art oratoire

Depuis la nuit des temps, la dramaturgie a créé nombre d’œuvres au théâtre ou au cinéma. Elle peut aussi rendre un discours plus efficace

N’importe quel orateur un peu expérimenté le sait. Un bon discours se doit de capter immédiatement l’attention de l’auditeur. Il doit soutenir celle-ci dans la durée pour rester dans les mémoires. C’est, finalement, la même chose qu’une bonne série Netflix qui repose sur un récit palpitant. Dans son livre La Dramaturgie, Yves Lavandier a recensé les principes auxquels obéit tout récit de bonne qualité dramatique.

Les applications vont du théâtre à la bande dessinée, en passant par le cinéma et, donc, les séries télévisées. Comment ces principes pourraient-ils aussi s’appliquer aux discours qu’on prononce dans les réunions Toastmasters?

Cet article présente les principes de la dramaturgie, son apport à la rhétorique et les règles pour « dramatiser » un discours.

Qu’est-ce que la dramaturgie?

Pour Lavandier, le récit dramatisé entraîne un personnage à la poursuite d’un objectif. En chemin, il rencontre des obstacles qui s’y opposent. Il en existe plusieurs variantes.

Ainsi, le voyage du héros dépeint les péripéties d’un homme ordinaire affrontant des obstacles extraordinaires. Ceux-ci contribuent à le rendre meilleur et, à travers lui, l’ensemble de l’humanité. La saga Star Wars a usé jusqu’à la corde ce type de récit.

Dans la tragédie, le héros progresse grâce à ses qualités. Puis ses propres défauts le conduisent inéluctablement à sa chute. Le destin d’Œdipe en est un modèle emblématique.

Pour les discours, la dramaturgie présente deux intérêts. Elle en renforce le caractère persuasif. Et elle en facilite la mémorisation pour le public.

DES EFFETS PROUVES

Les publicitaires utilisent souvent la persuasion narrative lorsqu’ils saupoudrent leurs messages de personnages sympathiques ou d’histoires drôles. Jennifer Edson Escalas de l’Université Vanderbilt a montré qu’un auditoire répondait plus positivement aux publicités sous une forme narrative plutôt que sous forme d’arguments en faveur du produit.

Une autre chercheuse, Mélanie Green, dans une étude de 2006, a montré que si on percevait une information comme factuelle, celle-ci réveillait l’esprit critique chez le récepteur. Si, en revanche, on la percevait comme une fiction, elle avait l’effet inverse. Les gens accepteraient les idées plus facilement lorsque leur esprit est en mode récit plutôt qu’en mode analytique.

De son côté, Chip Heath a demandé à ses étudiants de Stanford de prononcer un discours sur la criminalité. 63% des auditeurs se souvenaient des discours comportant des histoires. Et seulement 5 % se souvenaient de ceux avec des statistiques. Les histoires favoriseraient la mémorisation par les émotions qu’elles déclenchent.

La dramaturgie appliquée à la rhétorique

Si la dramaturgie enrichit un discours, comment l’utiliser à bon escient? L’art de raconter des histoires, quand il est appliqué à la rhétorique, obéit à ses propres règles.

Tout d’abord, un discours, par nature très court, doit être concis. L’introduction doit ramasser en quelques phrases la description du futur héros, son objectif et le déclenchement du récit. Pour susciter l’empathie du public, l’enjeu doit être clair et universel. Ensuite, la caractérisation des personnages ne peut qu’être schématique, par exemple en caractérisant le héros par son activité. La conclusion doit comporter une chute. Enfin, une bonne histoire doit converger vers un but, idéalement une vérité découverte par l’orateur.

Pour injecter de la dramaturgie, deux approches sont envisageables. Tout d’abord, l’approche descendante. A partir de la proposition du discours, l’orateur réfléchit aux histoires, personnelles ou non, qui pourront illustrer cette proposition. Ensuite, l’approche ascendante ; elle part d’une histoire captivante et en cherche un sens qui puisse devenir une proposition de discours. Une fois que l’histoire se dessine, sa qualité peut être améliorée grâce à une checklist avant de la détailler dans le plan du discours. Cette même checklist peut s’utiliser pour évaluer, en vue de l’améliorer, un discours existant sous l’angle de la dramaturgie.

POUR ALLER PLUS LOIN

En conclusion, la dramaturgie rend un discours plus intéressant. Dans un prochain article, nous étudierons comment ces principes ont été appliqués (ou pas) à un discours humoristique. En attendant, si vous voulez écouter de bons récits dramatisés, venez nous rendre visite. C’est ici.

 

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93% de la communication passe par le non verbal. Vraiment ?

D’après certains, la communication en public se ferait essentiellement par le non-verbal.  En réalité, c’est (beaucoup) plus compliqué que cela.


« Mehrabian l’a démontré : 93% de la communication vient du non-verbal ». La simplicité de cette affirmation, entendue lors d’une formation à la parole en public, a de quoi rendre perplexe. Car, si elle est vraie, elle dévalorise le contenu d’un discours. A quoi servirait-il de préparer méticuleusement une intervention si un bon acteur lisant le bottin était plus persuasif qu’un orateur ayant travaillé des heures pour affiner son discours ? Dans cet article, nous allons voir ensemble quelle est l’importance relative du contenu d’un discours, le verbal, par rapport à la prononciation de celui-ci, ce qu’exprime le langage non-verbal.
Pour cela, nous allons examiner les expériences conduites par Mehrabian et comment il en a tiré l’affirmation précédente, puis nous aborderons des considérations plus générales sur l’importance relative du verbal par rapport au non-verbal.

LA PREMIÈRE EXPÉRIENCE DE MEHRABIAN

Albert Mehrabian, un psychologue américain, a mené, en 1967, deux expériences sur la communication. Elles visaient à évaluer l’importance relative des trois canaux qui composent la communication orale:

  • Verbal, c’est-à-dire le contenu du discours
  • Vocal, l’intonation de la voix
  • Corporel, l’expression du visage et les gestes.

La première expérience avait pour but d’évaluer l’importance relative du canal verbal par rapport au canal vocal. Pour cela, il demanda à deux femmes de prononcer chacune 9 mots différents (trois à teneur positive comme « merci », trois neutres comme “peut-être”, trois à connotation négative comme « brute »). Chaque mot était prononcé avec trois intonations différentes (une positive, une neutre, une négative). Le tout générait 27 expressions différentes (9 mots x 3 intonations). Mehrabian demanda ensuite à des auditeurs de juger, parmi ces 27 expressions, quel sentiment éprouvaient ces femmes à l’égard de la personne à qui le message était adressé. Ce sentiment était-il positif (par ex. elle l’aime) ou négatif (par ex. elle ne l’aime pas)?

Il découvrit que le jugement se formait grâce aux intonations de la voix, plutôt que grâce au contenu du message. En particulier, lorsque les canaux se contredisaient (par ex. un mot négatif prononcé avec une intonation positive), l’intonation de la voix avait la primauté. Mehrabian a observé que le ton de la voix avait 5,4 fois plus d’importance que le mot prononcé.

LA SECONDE EXPÉRIENCE

Au cours de la seconde expérience, les deux femmes ne prononçaient qu’un seul mot (le mot neutre « peut-être ») avec trois intonations différentes et trois expressions du visage différentes (positive,  neutre, négative), soit neuf possibilités. Il trouva que l’expression du visage était 1,4 fois plus importante que l’intonation de la voix pour juger du sentiment de l’oratrice. En combinant les deux études, il en déduisit les poids respectifs du contenu, de l’intonation et de l’expression du visage. Soit 7%, 38% et 55% respectivement et, donc, que 93% du jugement se formait à partir des signaux non-verbaux.

LES CRITIQUES ADRESSÉES A MEHRABIAN

Ces deux expériences on fait l’objet de nombreuses critiques.

Tout d’abord, aucune des deux n’a évalué les trois canaux de communication simultanément.

Ensuite, il s’agissait d’un type de jugement très particulier, le jugement affectif qui porte sur les sentiments: l’émetteur du message apprécie-t-il le récepteur du message? Elles n’ont pas évalué les jugements cognitifs qui s’intéressent à la signification du discours. Encore moins les jugements engendrés chez le récepteur.

Enfin, les mots étaient prononcés hors de tout contexte alors que, dans la vie réelle, ce contexte est fondamental pour juger, en particulier s’il y a d’autres informations que celles véhiculées par les trois canaux1Par exemple, si l’émetteur frappe l’orateur, cela sera sans doute interprété comme un signal négatif….

Les études postérieures n’ont jamais réussi à démontrer la primauté du non-verbal sur le verbal. Ni celle de l’expression du visage sur la gestuelle. Par exemple, quand les trois canaux de communication (verbal, vocal, corporel) se contredisent, certaines études montrent que le canal négatif, verbal ou non-verbal, emporte la décision. Si je dis « je te déteste » avec une voix amicale, l’auditeur conclura que mon sentiment est négatif.

En fait, Mehrabian a essentiellement montré une banalité. Les auditeurs interprètent les sentiments de l’orateur à l’égard du récepteur à l’aide du contenu du discours, de son intonation et du langage corporel. Mais l’importance relative de ces facteurs dépend, en réalité, des circonstances.

LE PLUS IMPORTANT : VERBAL OU NON-VERBAL ?

Alors, que peut-on dire de l’importance relative des trois canaux de communication ?

Sans surprise, dans les jugements cognitifs, le canal verbal (contenu du discours) importe plus que dans les jugements affectifs. Cette importance croît avec la quantité d’information véhiculée.

Pour sa part, le canal vocal (la voix) est important pour juger  l’assurance, la sincérité et l’intensité du sentiment d’un orateur. Le canal visuel (visage et  gestes) est crucial pour juger si l’orateur est bien ou mal disposé à l’égard du récepteur. Cependant, si le canal vocal ou verbal contredit le canal visuel, celui-ci aura moins de poids.

Un cas particulièrement complexe est celui des jugements quant à la sincérité de l’orateur. Lorsque le canal verbal et les canaux non-verbaux se contredisent, l’auditeur suspecte un manque de sincérité. Le canal verbal pèse alors plus que les autres canaux. Il prend d’autant plus d’importance que son contenu est plausible et s’oppose aux intérêts de l’orateur. L’auditeur qui suspecte un manque de sincérité accordera également moins d’importance à l’expression du visage. Et davantage à la voix et au langage du corps.

Enfin, le genre, masculin ou féminin, de l’orateur et du récepteur affecte l’importance relative des canaux. Pour une femme, le public donne plus d’importance au contenu et à la voix que pour un homme. Quant à l’homme, il écoute en attachant moins d’importance au langage non-verbal qu’une femme.

POUR ALLER PLUS LOIN

Tout cela vous paraît un peu compliqué, n’est-ce pas ? Pour ma part, la leçon que j’en retiens est de veiller à la cohérence des trois canaux.

Qu’en pensez-vous ? Pourquoi n’expérimenteriez-vous-pas vous-même dans ce laboratoire de la communication qu’est la soirée Toastmasters ? Pour nous rendre visite, c’est ici.

 

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Caresser le serpent ou comment se développe la confiance en soi

Les travaux  sur la confiance en soi de l’un des plus grands psychologues de notre temps éclairent la méthode Toastmasters

Derrière le miroir sans tain, Robert observe avec effroi le python royal. Les reptiles, c’est sa terreur depuis l’enfance ; ils lui donnent des cauchemars toutes les nuits. Pourtant, dans quelques heures, Robert va prendre le serpent sur ses genoux et le caresser.

Albert Bandura, le psychologue de la confiance en soi

L’homme derrière ce traitement s’appelle Albert Bandura. C’est le psychologue vivant (il a maintenant 95 ans) le plus cité dans la littérature scientifique. Et un parfait inconnu du grand public. Il a étudié beaucoup de choses en psychologie et, en particulier, la confiance en soi. Pour traiter des gens comme Robert, il a inventé un processus par étapes extrêmement efficace. Il a commencé par mettre ces personnes derrière un miroir sans tain pour qu’elles observent le serpent qui se trouvait derrière, jusqu’à ce qu’elles soient à l’aise. Puis, par une série de petits pas, il les a amenés à se déplacer dans l’encadrement de la porte pour regarder à l’intérieur de la pièce. Jusqu’à ce qu’elles soient de nouveau à l’aise. Et puis, bien des étapes plus tard, de toutes petites étapes, elles se sont retrouvées dans la pièce et elles ont fini par toucher le serpent.

Bandura a démontré que faire vivre à ces gens des expériences progressives de succès leur donnait confiance en leur propres capacités, comme ici affronter la peur irrationnelle des reptiles. Ainsi, ils parvenaient à changer leurs habitudes, même celles profondément ancrées dans des traumatismes anciens. Bandura a légué à l’humanité deux principes sur la confiance en soi. Le premier est que, quand les gens ont confiance en leurs compétences, ils réussissent mieux dans ce qu’ils entreprennent, ils sont plus persévérants et plus résistants face à l’échec. Le deuxième est que la confiance en soi n’est pas innée, mais qu’elle se fortifie comme un muscle. Sa méthode pour la renforcer, il l’a baptisée la maîtrise guidée.

La maîtrise guidée : une approche délibérée pour augmenter la confiance en soi

La maîtrise guidée fait appel à trois techniques principales :

  • L’expérimentation du succès par soi-même en effectuant des tâches à la difficulté graduellement accrue. Ainsi, dans l’exemple de tout à l’heure, Robert enlève d’abord son masque et ses gants, puis va dans la même pièce que le serpent, puis s’asseoit à côté du serpent, et finalement le touche
  • L’imitation de modèles qui démontrent les comportements appropriés. Dans l’exemple, Robert observe le moniteur, un acteur en fait, dans son maniement du serpent
  • La persuasion sociale par les réactions que suscitent les tentatives de la personne. Ainsi, Robert reçoit les encouragements du moniteur chaque fois qu’il fait un pas dans la bonne direction.
La méthode Toastmasters comme mise en œuvre de la maîtrise guidée

La méthode Toastmasters applique chacune de ces techniques de la maîtrise guidée. Ainsi, un nouveau membre se livre à des activités de communication de plus en plus complexes (graduation des difficultés). Dès son arrivée au club, il prend la parole par exemple en tant que maître du temps, pour rendre compte de la durée des interventions orales et ou bien en tant que compteur des hésitations de ses collègues orateurs. Il enchaîne ensuite avec des prises de parole plus complexes, en prononçant des discours préparés ou en animant des réunions. L’observation de membres plus expérimentés lui permet de constater in vivo l’efficacité des pratiques et l’incite à les tester lui-même (imitation de modèles). Enfin, les évaluations qu’il reçoit du groupe permettent de renforcer la confiance en ses propres capacités (persuasion sociale).

Pour aller plus loin

Vous aussi, venez participer à l’une de nos soirées en vous inscrivant ici. Vous vous rendrez compte, dans une ambiance conviviale, de la puissance de la méthode et vous guérir de votre appréhension en osant, vous aussi, caresser le serpent.

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La créativité au service de l’art oratoire

La créativité est fort utile à l’orateur dans toutes les phases de l’élaboration d’un discours. La bonne nouvelle est que cette compétence s’apprend !

Un Toastmaster améliore son expression orale en préparant des discours qu’il prononce au cours des réunions de son club. Ainsi il aborde progressivement toutes les facettes de l’art oratoire, comme structurer un discours, choisir les mots appropriés ou varier la voix. Cependant, pour certains membres, trouver un sujet de discours est un obstacle infranchissable qui nuit à leur progression. Jean-Philippe, par exemple, estime qu’il “n’[a] pas d’idées intéressantes pour [ses] discours”.

LA CREATIVITE AU SERVICE DE L’ORATEUR

La créativité permet de trouver délibérément de nouvelles idées. Notamment, pour l’art de parler en public, elle est d’une aide précieuse à plusieurs étapes de la création et de l’interprétation d’un discours. Par exemple elle peut lui servir pour enrichir la dramaturgie d’une histoire, pour injecter de l’humour ou varier son style.

L’une des approches les plus efficaces pour développer la créativité est la méthode CPS (Creative Problem Solving), créée par Alex Osborn, l’un des fondateurs de l’agence de publicité BBDO. Elle suit un processus très structuré, en 8 étapes (cf. figure 1). En outre, deux respirations rythment chacune de ces étapes : la divergence avec des outils permettant de récolter une riche moisson d’idées, et la convergence pour sélectionner les plus utiles. Or le chercheur américain Kuan Tsai a ainsi montré, en compilant plusieurs études randomisées, que la technique CPS avait une très grande efficacité.

Figure 1 : Aperçu de la méthode CPS

UNE APPLICATION A LA RHETORIQUE : L’ECHELLE D’ABSTRACTION

La place manque dans ce billet pour un aperçu complet sur le CPS. Aussi nous bornerons-nous à décrire un outil divergent, l’échelle d’abstraction. Elle est particulièrement utile pour rendre concret un discours trop abstrait ou, au contraire, à oxygéner une expression trop prosaïque.

Pour cela, le bas de l’échelle (cf. figure 2) symbolise les objets concrets : par exemple une vache, une chaise, un chiffre, tandis que le haut de l’échelle représente les concepts abstraits : par exemple la liberté ou la relativité restreinte.

Figure 2 : Echelle d’abstraction

Chaque orateur possède un biais dans son expression. Ou il se situe plutôt en bas de l’échelle en submergeant son auditoire sous un déluge de chiffres sans en fournir l’interprétation. Ou il est plutôt en haut de l’échelle en manipulant, par exemple, une théorie sans en évoquer l’application pratique. Pour améliorer son discours, l’orateur monte ou descend sur l’échelle de l’abstraction :

  • D’un côté, monter l’échelle rendra le problème plus abstrait et plus général. Pour cela, l’orateur se pose des questions de type “Pourquoi ?”, telles que “De quoi ce dont on parle est-il l’exemple ?” ou “Quelle est la vue globale ?” ou encore “Quels sont les modèles et les relations, les tendances, les enseignements, les inférences, les principes et directives, les idéaux… ?”
  • De l’autre, descendre l’échelle donnera du concret à l’expression. A cette fin, l’orateur se pose des questions de type “Comment ?”, comme “Comment faire pour mettre en application?”, ou “Quels sont les exemples ?”. Il répond à ces questions en donnant un exemple, en racontant des histoires et des anecdotes ou en fournissant des statistiques.
EN CONCLUSION

La méthode CPS met à la disposition des orateurs de nombreux outils de créativité pour améliorer leurs discours. Voulez-vous assister à une de nos séances pour observer comment nos membres les utilisent dans leur prise de parole ? Suivez le guide!

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La pratique délibérée : l’art de progresser éternellement

Cette approche permet de développer l’expertise dans de nombreux domaines dont l’art oratoire.

L’homme politique et écrivain américain Benjamin Franklin s’est donné très tôt les moyens d’améliorer sa plume. Dès l’adolescence, il a pris l’habitude de réécrire de mémoire les articles lus dans le Spectator, le Libé de l’époque. Il comparait ensuite sa prose avec la version originale et apprenait ainsi à enrichir son vocabulaire et ses tournures de phrase. Le jeune homme s’exerçait là, sans le savoir, à la pratique délibérée.

QU’EST-CE QUE LA PRATIQUE DELIBEREE ?

La pratique délibérée est une stratégie d’apprentissage où l’apprenant s’engage à suivre un exercice d’entraînement planifié et répété, dans une logique de progression, avec un objectif bien défini. En cela, elle se distingue de la pratique routinière par laquelle on se contente de répéter les mêmes gestes ou les mêmes procédures. Pour être efficace, l’étudiant doit répéter les exercices de pratique délibérée de nombreuses fois, disposer rapidement et facilement des résultats de ses actions, pour corriger sans délai l’écart entre ces résultats et la performance attendue. Comme il est amené à échouer souvent, il est important d’effectuer ces exercices dans un environnement sans risque. Le retour de la part d’un expert permet également de soulager la frustration des essais et erreurs répétés.

LA PRATIQUE DELIBEREE CHEZ TOASTMASTERS

Et le jeu en vaut la chandelle. K. Anders Ericsson a étudié la haute performance, en particulier chez les artistes, les joueurs d’échecs et les sportifs. Pour lui, la pratique délibérée permet à la longue de distinguer les experts, capables de prouesses inouïes, et les personnes simplement compétentes.

Prenons l’exemple d’Alain, un Toastmaster déjà expérimenté. Il souhaite s’améliorer en évaluation de discours grâce à la pratique délibérée. Pour commencer, il se lance un défi : prononcer son discours d’évaluation sans note ! Il élabore pour cela une stratégie de mémorisation des points forts et des points d’amélioration du discours qu’il évalue grâce à un nombre limité de mots-clés. Pour pratiquer sa stratégie de manière répétée, il s’est constitué un répertoire de discours-cibles sur son ordinateur grâce à la mine d’or constituée des discours TEDx.

LA SPIRALE ASCENDANTE DES PROGRÈS

Il répète ainsi inlassablement le même processus : écouter le discours-cible, l’évaluer grâce aux mots-clés, mémoriser ces derniers, puis prononcer le discours d’évaluation sans note. Il va même jusqu’à s’enregistrer afin de pouvoir s’auto-évaluer. Au début, les évaluations sont maladroites et superficielles. Cependant, il constate avec plaisir qu’au fil du temps, sa performance s’améliore. Cela le motive à poursuivre la pratique. Au bout de quelques semaines, il aura la satisfaction de remporter haut la main le concours d’évaluation du club.

ET VOUS?

La pratique délibérée est un moyen de progresser qui a fait ses preuves pour tout aspirant orateur. Les réunions de club sont l’occasion de pratiquer sans risque avec le retour bienveillant de membres expérimentés. A votre tour de venir nous visiter lors d’une de nos prochaines séances.

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Communication Psychologie

Ouf! La peur de parler en public ne serait que la 52ème des plus redoutées ?

L’enquête annuelle de l’Université Chapman sur les principales peurs des Américains semble démentir que la peur de parler en public soit la plus répandue dans la population. Il n’en est rien !

Depuis 2014, l’université Chapman sonde les préoccupations du peuple américain, en particulier ses peurs les plus répandues. Sa livraison en 2017 affirmait que la peur la plus fréquente était la corruption au sein de l’administration, tandis que la peur de parler en public n’arrivait que 52ème sur un total de 80 peurs répertoriées.

Or, sur ce même blog, nous avions fait référence à une étude[1]  qui montrait que la peur de parler en public était la plus fréquente, touchant plus de 60% des étudiants d’universités américaines (cf. Tableau 1)

Tableau 1: Réponses à la question “Avez-vous peur de…?”

Cette contradiction n’est qu’apparente.

Tout d’abord, dans l’enquête Chapman, la proportion de gens ayant peur de parler en public – qui ont donc coché les cases “Modérément”, “Assez” ou “Fortement” – est restée stable au cours des 4 dernières années, dans une fourchette étroite allant de 58% à 62% (cf. Tableau 2). Ces chiffres sont tout à fait cohérents avec les 60% cité précédemment. D’ailleurs en 2014, l’enquête Chapman confirmait que la “glossophobie” était la première de 12 peurs.

Tableau 2: Résultats de l’enquête Chapman pour la peur de parler en public (2014 – 2017)

De plus, la liste des peurs de l’enquête Chapman est passée de 12 à 80 en l’esapce de 5 ans. En 2017, elle amalgamait des inquiétudes (par exemple, « La corruption au sein du gouvernement  vous inquiète-t-elle? ») et de réelles anxiétés (par exemple, « Avez-vous peur de parler en face d’un groupe ? »). D’ailleurs, l’abondance des questions (plus de 80) et le fait que certaines d’entre elles soient en lien avec l’actualité de l’époque, comme la campagne électorale présidentielle, ont pu biaiser l’enquête et rendent difficile l’interprétation de ses résultats et la comparaison avec l’autre enquête.

En définitive, une enquête sérieuse sur la peur de parler en public reste à mener, probablement basée sur des questionnaires psychométriques à la robustesse démontrée, comme le “Personal Report for Communication Apprehension” (PRCA).

En attendant, nos séances rencontrent un succès croissant, année après année et montrent qu’à l’évidence le besoin de communication est énorme. Venez donc assister à l’une de nos séances pour le vérifier par vous-même.

[1] K. Dwyer & M. Davidson. Is public speaking really more feared than death?